Du programme global que deSingel offre, ce dernier distille chaque mois un festival de petite à grande envergure. Du 1er au 4 février, c'était MYSTERIA. Les artistes mettent le public en contact — aussi bien visuellement qu'auditivement — avec le mystérieux, le mystique, l'insaisissable. Et si cette demande est grande dans cette société sécularisée !
Vendredi soir, salle comble. Dans la Salle Rouge, la production de danse Mysterie Sonatas / for Rosa dans laquelle Anne Teresa De Keersmaeker lie le motif de la rose — depuis toujours le symbole du mystère — aux Sonates du Rosaire baroques de Heinrich Biber. Dans la Salle Bleue, un concert recueilli, parfois éthéré, avec des compositions de Dmitri Chostakovitch, Johann Sebastian Bach et Arvo Pärt. Les interprètes étaient Ralph van Raat au piano et Sylvia Huang au violon.
Avec une grande fascination pour l'œuvre d'Arvo Pärt, j'ai choisi cette fois non pas une représentation de danse mais le concert.
MYSTERIA
Ralph van Raat aussi a un faible pour le compositeur estonien. Dans ce concert, il traverse l'univers de Pärt, tel qu'il s'étend entre l'avant-garde brutale et le doux « tintinnabuli ». Il y a aussi des incursions vers Bach et Chostakovitch, qui ont tous deux exercé une influence importante sur le développement de Pärt. Ralph van Raat occupe la plus grande part du concert. Dans quelques compositions, Sylvia Huang intervient également.
Comme ouverture : Prélude et fugue n° 18 en fa, opus 87 de Dmitri Chostakovitch (1906-1975) issu d'un cycle de pièces pour piano en imitation du Clavier bien tempéré de J.S. Bach. Suivi par Sonatine pour piano n° 1, opus 1/2, Sonatine pour piano n° 2, opus 2/2 et Partita pour piano, opus 2 d'Arvo Pärt (°1935). Des compositions de la période initiale de sa carrière, quand il était encore en quête et sous l'influence de notamment Béla Bartok, Sergei Prokofiev et Dmitri Chostakovitch. Il aimait expérimenter diverses techniques de composition. Ralph van Raat a une manière maîtrisée de jouer, le son perlé du piano fait le reste. Comme troisième œuvre avant l'entracte arrive le grand maître Johann Sebastian Bach (1685-1750) avec sa Sonate pour piano et violon n° 6 en sol, BWV 1019. Depuis qu'elle est devenue lauréate en mai 2019 du Concours Reine Élisabeth de violon et qu'elle a reçu cette même année le Prix Cecilia pour Jeune Musicien, la carrière musicale de la jeune Sylvia Huang connaît une ascension. La musique de Bach possède à la fois une aura de magie et une forme divine. L'une des caractéristiques les plus originales des Sonates pour violon et piano n° 6 en sol, BWV 1019 est l'imagination de Bach en termes harmoniques, mélodiques et contrapuntiques. La main droite du pianiste et le violon doivent se répondre constamment, tandis que la basse continue est confiée à la main gauche du pianiste.

Si la première partie avant l'entracte était encore relativement énergique, la partie après l'entracte est introvertie, fermée. Un exemple d'école aussi de tradition et d'innovation. À commencer par « Schafe können sicher weiden » tirée de la Cantate Was mir behagt, ist nur die muntre Jagd, BWV 208 de J.S. Bach dans un arrangement d'Egon Petri (1881-1962). C'est une cantate séculière non ecclésiastique de félicitations que Bach a composée en 1713. Et puis les deux instrumentalistes Ralph van Raat et Sylvia Huang conduisent le public dans l'univers d'Arvo Pärt, une musique dépouillée de tout panache, réduite à l'essentiel. Pärt ne s'égare pas dans l'infinité des détails. Sa maturité musicale est d'une pureté et d'un dosage. Les notes comme un fin filigrane. À commencer par Für Alina, un court solo de piano dédié à Alina, la fille d'un ami de la famille. Suivent ensuite Fratres, Für Anna Maria et Spiegel im Spiegel. Entre les deux instrumentalistes naît une alchimie. Ralph van Raat laisse résonner le silence qui fait partie intégrante de la composition. Le public est tout ouïe, touché par la beauté et la sérénité des compositions. On fait de la musique dans un silence sacré. La musique comme une caresse douce comme du velours, qui vous rend complètement zen. Des sphères éthérées dans lesquelles se perdre.
L'œuvre de Pärt connaît un large public. En 2020, 2021 et 2022, les auditeurs de la chaîne classique de la VRT, Klara, ont classé Arvo Pärt avec Spiegel im Spiegel à la première place du Klara Top-100.
L'art, en tant que partie de l'expression, est en grande partie une dynamique de développement. L'art montre ce qui n'est pas autrement visible. Décaper le miroir pour voir ce qui se cache derrière l'éclat. C'est le privilège de l'artiste de polir le miroir de notre existence jusqu'à ce que chaque détail soit net et/ou déformé et nous soit renvoyé comme une catapulte sur tout notre être. C'est précisément ce que sait faire Arvo Pärt et c'est là que réside sa virtuosité.
QUI : Sylvia Huang [violon], Ralph van Raat [piano]
QUOI : Chostakovitch, Bach, Pärt
OÙ : deSingel (Antwerpen)
QUAND : 3 février 2023 à 20 h