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Différents feux, un pianiste

W
· 3 min de lecture
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Différents feux, un pianiste

Inferno est un titre qui se vend, et c'est précisément le problème. Le feu, l'obscurité, un pianiste qui traverse l'enfer – l'image sur la pochette promet un drame univoque que la musique elle-même ne tient pas. Qui met le cd en marche, entend d'abord Carl Czerny (1791–1857), et celui-ci n'ouvre pas avec du feu infernal mais avec de la musique de salon : ses Variations on a Theme by Rode, opus 33, sont agréables, élégantes, parfois même charmantes chez Behzod Abduraimov, qui donne à la ligne mélodique une souplesse belcantiste. Mais le morceau aurait tout aussi bien pu figurer sur un récital quelconque aux côtés de Mendelssohn ou Weber ; avec un album concept sur l'enfer, il n'a vraiment rien à voir, et la seule fonction qu'il semble remplir ici est celle d'une agréable introduction pour celui qui n'est pas encore réveillé.

Chez Franz Liszt (1811–1886), cela devient sérieux. Après une lecture de Dante est la seule œuvre où le titre et la musique se rejoignent vraiment : le triton, les gestes éruptifs, l'équilibre continuel entre l'attraction et la perturbation – ici, le concept est enfin plus qu'un argument de vente. Abduraimov le joue aussi avec conviction : tranchant quand il le faut, transparent même dans les plus denses masses d'accords, sans jamais tomber dans la pure bravoure. C'est le seul moment du disque où l'on oublie que l'on écoute un programme, et où l'on écoute simplement de la musique.

Cet élan est ensuite perturbé sans aucune transition par Claude Debussy (1862–1918). Sa Suite bergamasque est jouée sobrement et avec couleur – le Prélude léger, le Menuet élégant, Clair de lune retenu sans concessions sentimentales. La Passepied rétablit encore un peu de rectitude rythmique, comme un clin d'œil discret à des formes de danse plus anciennes. C'est, en somme, un Debussy soigné et de bon goût, sans un sceau personnel prononcé – une musique qui sert surtout ici de pause respiratoire entre deux extrêmes.

Igor Stravinsky (1882–1971) rétablit ensuite violemment la tension, abruptement et sans transition après Debussy, et pas toujours pour le mieux. Three Movements from Petrushka (1921) est joué ici rapidement, robuste et régulièrement franchement rugueux : la Danse russe a de l'élan mais peu de finesse, et dans La Semaine grasse, la ligne musicale menace plus d'une fois de plier sous la pure force. Stravinsky ne voulait pas une imitation orchestrale de cette œuvre mais un morceau pour piano essentiel ; Abduraimov l'aborde cependant surtout physiquement, avec une dureté qui produit de l'énergie mais moins de stratification et de différenciation interne que dans les parties précédentes. Si ceci doit représenter l'« inferno », c'est la variante la plus littérale, et en même temps la moins raffinée de ce disque.

Johannes Brahms (1833–1897) conclut avec l'Intermezzo des Vier Klavierstücke opus 119, et ce choix est pertinent : plus de feu, seulement une lueur mourante, une plainte contenue qui se replie au lieu d'exploser. C'est un beau moment, mais il arrive trop tard pour cimenter le reste du programme.

Car c'est là que le bât blesse : sur cinq œuvres, une seule – la Liszt – entretient vraiment un lien avec ce que le titre promet. Le reste s'éloigne de cette idée, parfois apparenté en atmosphère, plus souvent simplement rattrapé par la logique de la succession des pièces du programme. Cela n'a pas besoin d'être un problème pour celui qui recherche surtout un jeu de piano excellent, et Abduraimov joue, sauf dans le Stravinsky un peu plus grossier, généralement avec une grande précision et une maîtrise de la sonorité convaincante. Mais celui qui s'attend, sur la base du titre, à un voyage cohérent en enfer, entend surtout ici un récital convenablement exécuté, mais plutôt arbitrairement composé – enregistré avec la richesse sonore habituelle du Teldex Studio à Berlin, qui donne juste assez de brillance pour convaincre, mais pas assez pour vraiment soutenir le concept.

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