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Alexandre Kantorow à Flagey : un pèlerinage à travers le son et l'âme

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· 6 min de lecture
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Alexandre Kantorow à Flagey : un pèlerinage à travers le son et l'âme
© Sasha Gusov

Il existe des pianistes qui jouent des notes, et il existe des pianistes qui ouvrent un monde intérieur. Alexandre Kantorow appartient indéniablement à cette dernière catégorie. Dans Keys to the Soul, il a transformé le lundi 23 mars Studio 4 à Flagey en un espace où le son, le silence et l'émotion se rencontraient, où chaque attaque prenait sens et où chaque silence respirait. Alors que Bruxelles était secouée ce soir-là par une menace à la bombe, ce récital dans le cadre du Klarafestival a captivé l'auditeur dès le premier moment dans une proximité presque physique avec la musique et s'est développé en une expédition intérieure à travers les couches les plus profondes du son et du sentiment, l'un des récitals les plus poignants que j'aie jamais expérimentés.

De la mélancolie à l'introspection

Le récital a commencé par les Variations sur le thème « Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen », S. 180, de Franz Liszt (1811-1886). Là s'est immédiatement déployé un univers d'émotions. Kantorow a laissé les variations respirer comme un dialogue continu entre la lumière et l'obscurité, avec une articulation transparente remarquable dans les passages polyphoniques. Les basses rugissaient doucement dans la salle, profondes mais jamais appliquées lourdement, les notes les plus aigues scintillaient comme la lumière du soleil qui perce un voile de nuages. Chaque variation était une respiration distincte de l'âme : la mélancolie, les jaillissements fougueux, les moments apaisés de contemplation formaient ensemble un ensemble organique. Les défis techniques complexes de Liszt n'étaient jamais une fin en soi ; ils servaient les contours dramatiques et spirituels de l'œuvre, Kantorow faisant sentir à l'auditeur de manière inimitable comment les émotions du compositeur prenaient vie directement par les touches.

Avec la Sonate pour piano en fa, op. 5, de Nikolai Medtner (1880-1951), l'introspection s'est déplacée vers un plan psychologique plus profond. C'est en effet une sonate qui met à nu l'âme humaine dans toute sa tension et son désir. Le premier mouvement rugissait avec une énergie intérieure qui contraignait immédiatement l'auditeur à être attentif : chaque phrase, chaque courbe dynamique était imbue d'une quête humaine, avec un sentiment fort de montée en tension sur des lignes plus longues. Dans le troisième mouvement, Largo divoto, se déployait une sérénité presque liturgique : Kantorow laissait le temps ralentir et l'espace entre les notes parler, sans que l'arc de tension ne s'affaiblisse, permettant à la sonate souvent oubliée de Medtner non seulement d'être entendue, mais aussi d'être profondément ressentie. Le jeu de Kantorow semblait pendant une demi-heure comme s'il traversait lui-même les questions existentielles du compositeur, donnant à chaque note une signification plus profonde. Ce morceau était une révélation.

Miniatures comme théâtre psychologique

Après l'intermède, le Prélude en ut dièse, op. 45, de Frédéric Chopin (1810-1849) a introduit un changement subtil vers la réflexion intime. La courte pièce, presque un chuchotement, a été étirée par Kantorow en une pause respiratoire poignante où l'auditeur pouvait savourer chaque attaque. Elle est devenue ainsi un moment où la vulnérabilité devenait perceptible. Chopin, si souvent interprété comme un exercice de virtuosité, était ici une contemplation, une introspection méditative du cœur humain. En ce moment, l'auditeur était pour ainsi dire invité à devenir lui-même silencieux, et à laisser la résonance du piano pénétrer ses propres pensées et sentiments.

Un tournant surprenant et fascinant est venu avec La chanson de la folle au bord de la mer, tirée de 25 Préludes, op. 31, de Charles-Valentin Alkan (1813-1888). Alkan, souvent un outsider du répertoire de concert, a été ramené à la vie par Kantorow en tant que narrateur psychologique. Les sauts bizarres, les rythmes capricieux et les tournants mélodiques formaient un portrait de la folie intérieure et de la mélancolie, nettement articulé et avec un sens du timing presque théâtral. Kantorow y a trouvé l'équilibre idéal entre l'humour grotesque et la sérieux émotionnel profond ; la pièce est devenue une histoire de vulnérabilité humaine, d'absurdité et de beauté. Ici aussi, il a montré son merveilleux sens de la caractérisation, où chaque phrase prenait une charge presque théâtrale. Cette pièce aussi était une découverte fascinante.

Avec Vers la flamme, op. 72, d'Alexander Scriabin (1872-1915), le concert est devenu un rituel de lumière et d'énergie. Kantorow a laissé les flammes de Scriabin danser littéralement : les trilles et les harmonies scintillaient dans la salle et suscitaient un sentiment de feu transcendantal. Cette œuvre, qui sonne si souvent abstraite ou distante, est devenue une expérience corporelle et spirituelle. Le public n'était pas seulement spectateur, mais participant à une ignition où chaque nuance, chaque tension harmonique, semblait remplir l'espace de lumière et d'énergie qui s'étendait au-delà de la portée sonore tangible du piano.

Beethoven comme point culminant

Ce qui était frappant, c'était la façon dont ces trois œuvres plus courtes passaient l'une à l'autre sans interruption, créant ainsi un arc de tension cohérent qui menait naturellement au morceau de fermeture monumental de la soirée, la Sonate pour piano no 32 en ut, op. 111, de Ludwig van Beethoven (1770-1827). Le premier mouvement pulsait de dramatique universel : puissant, urgent, chargé de tension, mais jamais purement démonstratif. L'Arietta : Adagio molto semplice e cantabile se déroulait comme une méditation sereine et éthérée, où chaque son et chaque silence se miroir dans l'intérieur de l'auditeur. Ici, le temps devenait fluide, le son un miroir de l'effort humain, et la musique elle-même une contemplation de la lutte et de la réconciliation. Kantorow a apporté un équilibre entre la concentration et l'abondance émotionnelle, ce qui a fait que la dernière sonate de Beethoven semblait être l'accomplissement du voyage que le récital de Liszt à Scriabin avait entrepris.

En tant que conclusion subtile et parfaite, suivit en bis une Liebestod captivante de Tristan und Isolde de Richard Wagner (1813-1883), dans la transcription de Franz Liszt (1811-1886). Ce récital magistral n'aurait pu mieux se terminer : une pédale bien tempérée d'un programme parfaitement équilibré qui a ému plus d'un auditeur.

Une révélation de l'âme

Ce qui rendait Keys to the Soul inoubliable, c'était la cohérence et la profondeur de l'approche de Kantorow. Liszt, Medtner, Chopin, Alkan, Scriabin, Beethoven et Wagner/Liszt n'étaient pas de simples noms successifs, mais formaient une dramaturgie soigneusement construite dans laquelle la mélancolie, la passion, l'introspection, l'absurdité, le mysticisme et la transcendance se renforçaient mutuellement. Kantorow a montré comment la musique peut respirer et résonner, comment le silence et le son se rencontrent pour toucher l'auditeur en profondeur.

Ainsi, Keys to the Soul n'était pas simplement un récital, mais un pèlerinage à travers le son et le temps – un moment rare de beauté intérieure où Kantorow a non seulement fait résonner la musique, mais a aussi révélé quelque chose d'essentiel.

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