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Barbara Hannigan, Electric Fields

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· 4 min de lecture
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Barbara Hannigan, Electric Fields

Electric Fields — mystique ancienne en transe contemporaine

La soprano Barbara Hannigan n'est pas inconnue des aventures musicales. Avec plus d'une centaine de créations mondiales à son actif, souvent de compositions contemporaines apparemment « inchantables », elle a mérité sa place de pionnière inébranlable. Pourtant, son dernier projet Electric Fields surprend — non pas par l'inconnu, mais justement en s'enracinant dans l'extrêmement ancien. Aux côtés du duo de pianistes français Katia et Marielle Labèque et du compositeur-virtuose de l'électronique David Chalmin, elle plonge dans le monde visionnaire de l'abbesse et compositrice allemande du 12e siècle Hildegard von Bingen (1098–1179). Le voyage qui en découle est à la fois éthéré et hallucinant — comme si on s'endormait dans une machine à voyager dans le temps.

La musique sur Electric Fields est un kaléidoscope de siècles et de styles, où la mystique médiévale, l'expression baroque et les explorations sonores expérimentales se heurtent et fusionnent. Au centre se trouve l'œuvre et l'esprit d'Hildegard von Bingen. Ses hymnes, vieux de plus de 900 ans, ne sont pas simplement reconstruits ici, mais réinventés par le prisme du 21e siècle : la voix de Hannigan — imbibée de réverbération, d'échos et de distorsion — flotte au-dessus de drones électroniques, de passages de piano minimalistes et d'enregistrements de terrain traités. Dès le titre d'ouverture O virga mediatrix (12e siècle), il devient clair qu'il ne s'agit pas d'une interprétation historique, mais d'un laboratoire sonore poétique.

Le projet, qui s'est développé sur une décennie entière, est imprégné de références textuelles et musicales aux compositrices des temps révolus. Nous trouvons ainsi, aux côtés d'Hildegard von Bingen (1098–1179), des œuvres (et des réinterprétations) de Barbara Strozzi (1619–1677) et Francesca Caccini (1587–ca.1645), deux figures clés du baroque précoce. Leur musique n'est pas seulement citée mais transformée — comme des échos traversant un rêve électronique. Dans Che t'ho fatt'io?, d'après Caccini, les fragments mélodiques se mélangent aux respirations, aux échantillons polyphoniques et aux beats de club pulsants. Le résultat est un mélange fermentant de baroque et de glitch-pop qui parcoure en moins de cinq minutes un trajet quasi cinématographique du chaos à la lyrique apaisée.

Bryce Dessner, connu pour The National mais aussi actif en tant que compositeur contemporain, contribue également deux nouvelles œuvres : O orzchis Ecclesia et O nobilissima viriditas. Il s'appuie sur la « langue secrète » propre d'Hildegard qu'elle avait développée pour ses sœurs du cloître — un détail unique qui souligne le lien entre la dévotion religieuse et l'imagination artistique. Sur le plan musical, les sœurs Labèque créent dans ces pièces une texture envoûtante d'arpèges minimalistes, où la voix de Hannigan flotte comme une prêtresse chuchotante.

La variation dans l'usage de la voix est remarquable : Hannigan passe sans effort entre le plain-chant sans vibrato, les chuchotements intimes, les échos traités et les overdubs. Dans les deux versions de Che si può fare (Strozzi), nous obtenons à la fois une lecture relativement traditionnelle — qui dégénère progressivement en une tempête de synthés et de pianos impétueux — et une improvisation radicale où l'œuvre originale disparaît presque entièrement dans un brouillard sonore d'effets électroniques. Cette dernière version en particulier, avec ses voix overdoublées et ses tintements de piano perçants, est à la fois terrifiant et fascinant.

La pièce de clôture de l'album, O vis aeternitatis (Hildegard von Bingen (1098–1179)), avec ses près de 14 minutes, est le moment le plus contemplatif. L'arrangement de Chalmin se retient remarquablement, avec un accompagnement de piano sobre, des touches électroniques éparses et une ligne vocale quasi archaïque. Pourtant, la simplicité est trompeuse — la pièce rayonne d'une intensité sacrée qui s'instille profondément sous la peau. La finale, un ut cristallin de 19 secondes chanté par Hannigan, est littéralement et figurativement un apogée qui fait terminer l'album à la frontière des sphères terrestres et célestes.

La réalisation technique mérite également une mention. Electric Fields a été enregistré en 2022–2023 à La Fabrique des Ondes (Saint-Pée-sur-Nivelle), et bien qu'uniquement disponible en stéréo, la palette sonique est particulièrement riche — notamment lors de l'écoute au casque. Les couches sonores glissent les unes sur les autres comme de minces glaçures, le bruit subtil se transforme en tissu rythmique, et la respiration devient musique.

Ce qui rend ce disque si particulier, ce n'est pas seulement l'imagination musicale, mais l'esthétique cohérente que Hannigan et ses partenaires parviennent à évoquer. Malgré la grande dispersion stylistique et temporelle — de la mystique du 12e siècle à l'électronique du 21e siècle — Electric Fields ressemble à une seule et longue transe, une vision sonore dans laquelle l'histoire et le présent fusionnent.

Pour ceux qui connaissent déjà Hannigan comme infatigable exploratrice de la musique nouvelle, ce projet est une étape logique, bien que surprenamment spirituelle. Pour les auditeurs dotés d'une oreille ouverte à l'insolite, au sensuel et au sublime, Electric Fields n'est rien de moins qu'une révélation.

Recommandé pour ceux qui aspirent à une musique qui efface les frontières, suspend le temps et élève la voix.

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