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« Ombra » l'opus magnum d'Alain Platel ?

V
· 6 min de lecture
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« Ombra » l'opus magnum d'Alain Platel ?

Quand Alain Platel s'est mis au travail il y a un an avec les danseurs d'Opera Ballet Vlaanderen, il leur a posé la question : « Qu'aimeriez-vous voir sur scène aujourd'hui ? » On lui a répondu : de la beauté… du réconfort… une étreinte. Alain Platel a 67 ans. Il n'a plus besoin de faire ses preuves et souhaite progressivement s'épanouir. Cette représentation est peut-être son opus magnum. Ce fut une excursion exploratoire avec de nombreux éléments.

Un trio, complémentaire dans l'art : musique - Steven Prengels ; scénographie - Berlinde De Bruyckere ; mise en scène - Alain Platel ont transformé cette représentation en une expérience impressionnante. 'Ombra' est terrestre et riche et réunit quiétude, douleur, étincelles d'humour et beauté.

Prengels sait transformer les émotions en musique instrumentale, arias et musique chorale en un collage de compositions anciennes notamment de Bach, Beethoven, Samuel Barber, Mozart et les isoler ensuite pour leur donner un contexte artistique renouvelé en relation avec ses propres créations.

De Bruyckere a une grande affinité avec la nature. Elle regorge d'idées sur l'architecture organique, basées sur la façon dont les choses sont construites dans la nature. Sur la scène, un immense arbre aux branches étendues, haut de 12 mètres. Elle est fascinée par la résilience des arbres, par la façon dont ils se balancent au vent. Cette mégasculpture n'est pas un monolithe, elle vibre et se plie lorsque les danseurs y grimpent.

Avec son regard intelligent et perspicace, Alain Platel sait mettre en lumière l'ensemble du potentiel des danseurs et du chœur. L'inclusivité est sa priorité. En tant qu'orthopédagogue, il a travaillé avec des personnes traumatisées. Leurs comportements particuliers et leurs convulsions réapparaissent dans son langage visuel. Où se situe la limite entre la maîtrise du corps et la perte de contrôle, entre la possession du corps et l'être possédé ? Il voit la beauté du corps laid, déviant, endommagé, auquel il oppose la joie et la dignité.

Il y ajoute encore le langage des signes. La langue parlée est linéaire. Le langage des signes est quadridimensionnel, il utilise l'espace en combinaison avec le temps, les mimiques et le corps. Platel sait rassembler tous ces éléments et remplir l'espace d'une énergie pulsante qui est simultanément spirituelle, purifiante, sensuelle et intelligente.

Quand le rideau se lève, au centre se dresse cet arbre massif, une foule de gens autour en admiration et un silence sacré. 'Ombra'… un arbre qui offre affectueusement et tendrement de l'ombre. Un lieu où les gens trouvent du repos dans les temps sombres et tumultueux. À l'ombre de cet arbre, on aime s'attarder. Après quelques minutes, une voix frêle s'élève du silence. TK Russel, la chanteuse congolaise, chante a-capella l'aria de bravoure 'Ombra mai fu'', une conversation avec un arbre. Cette donnée provient de l'opéra Xerxes de Händel. Un aria avec un texte quelque peu ironique et qui est devenu un numéro apprécié en cas de circonstances tristes. Un curieux écho de l'émotion.

Les danseurs d'Opera Ballet Vlaanderen surprennent à nouveau par leur polyvalence. On danse sur les pointes, femmes et hommes. Ils ont tous leurs propres mouvements dans un chaos orchestré qui se cristallise ensuite en une série de mouvements simultanés de quelques danseurs. C'est jouer avec l'espace : plaisanter puis marcher au pas. L'individu versus la communauté.

Le chœur est impliqué dans des séquences de danse plus grandes, non pas avec des grands mouvements, plutôt des subtils : le haussement des épaules et en trois impulsions descendantes revenant à la normale, ou faire de petits mouvements de rotation sur place vers la gauche et la droite. La force de la collectivité s'en exprime. En chantant le chœur d'hommes de Beethoven tiré de Fidelio, le texte est converti en langage des signes avec les mains. Ces mouvements simultanés constituent une danse en soi. Les danseurs de la compagnie OBV ne se déplacent pas seulement au sol mais grimpent aussi dans l'arbre. S'y nichent. Glaçant par sa beauté, le polyphonique, poétique et mondialement célèbre 'Agnus Dei' de Samuel Barber. Les mains sont portées devant la bouche et les yeux dans une cadence rituelle. Un geste symbolique pour être muet et aveugle face à la souffrance du monde. Prengels s'est également occupé d'une magnifique partie soliste pour TK Russell.

En ralenti sur la musique baroque, les danseurs s'entrelacent. Un tableau à part. On ne sait plus à qui appartiennent les bras ou les jambes. Le fouillis humain devient de plus en plus compact. Jusqu'à ce qu'il se désagrège progressivement. J'étais tellement intrigué et concentré sur les danseurs que j'ai été surpris de constater que l'arbre était tombé sans bruit. Il y avait immédiatement de la sollicitude et de la compassion. L'environnement, la nature mérite notre attention. Les branches ont été soutenues, enveloppées.

'Ombra' est un bombardement de visions, de goûts, d'intentions. L'un des danseurs rampe et se suspend dans l'arbre comme un petit singe souple. Cette représentation n'a pas la puissance de C(h)oeurs. L'esprit combatif d'Alain Platel a cédé la place à la retenue. Puis la représentation progresse lentement vers la fin. Là où l'ombre de l'arbre est célébrée au début dans 'Ombra mai fu'', Prengels a placé le sublime 'Soave sia il vento'' de Cosi fan tutte de Mozart « Que le vent soit doux, et les vagues calmes. Et que chacun des éléments s'accorde à nos souhaits. » Tout le cast se déplace lentement vers l'avant tandis que les bras dépeignent le clapotis des vagues. Prengels réunit TK Russel, tous les danseurs, le chœur et l'orchestre dans cette mélodie pleine d'espoir. La sérénité qui émane de ce dernier chant est comme une couverture chaude qui vous enveloppe. 'Ombra' est une représentation polyphonique qui n'essaie pas d'imposer une seule esthétique ou un seul langage formel contraignant. Par la mise en scène, la musique, la danse et le langage corporel parlant, vous êtes enfoncé dans votre siège. C'est le moment de se remettre de l'émotion.

'Ombra' une représentation avec une dimension insaisissable. Une rencontre entre chanteurs, danseurs et musiciens, chacun avec leurs propres origines, mais aussi entre compositeurs de différentes périodes. Des interprètes qui excellent chacun dans leur domaine. Le public était abasourdi et ravi et a rendu, par un applaudissement prolongé, un hommage à la créativité et à l'engagement de tout le casting et aussi à l'âme sœur d'Alain Platel : le grand Gerard Mortier.

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  • QUOI ; 'Ombra'
  • QUI : mise en scène, Alain Platel, concept musical et composition : Steven Prengels, scénographie : Berlinde De Bruyckere, chant : TK Russell, chœur et orchestre Opera Ballet Vlaanderenkoor
  • OÙ & QUAND : Opera Ballet Vlaanderen, Antwerpen, 31 mars 2024
  • PHOTOS : © Koen Broos
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