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Critiques

Reedin' the Air – quand le roseau et le soufflet trouvent une nouvelle voix

W
· 6 min de lecture
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Reedin' the Air – quand le roseau et le soufflet trouvent une nouvelle voix

La combinaison clarinette-accordéon n'a jamais acquis dans la musique de chambre le statut de, par exemple, la sonate pour violon, et ce n'est pas un hasard. Les deux instruments portent une double identité : la clarinette balance depuis Mozart entre le salon et la fête populaire, l'accordéon entre la musette et la salle de concert, et celui qui les combine doit soit aplanir cette ambiguïté, soit la cultiver précisément. C'est justement cette position frontalière qui rend cependant les deux instruments attrayants pour les compositeurs en quête d'un univers sonore où le populaire et le raffiné ne s'excluent pas mutuellement, mais peuvent au contraire se renforcer. Reedin' the Air, la nouvelle sortie de Da Vinci Classics avec le clarinettiste Emanuele Salvatore Anzalone et l'accordéoniste Mario Romeo – connus ensemble sous le nom de Duo RomAnce – opte résolument pour cette approche et fait de cette ambiguïté le point de départ de tout le programme. Ce n'est pas un hasard : les sept premières compositions sur ce cd ont été écrites spécialement pour le duo et lui sont dédiées. L'album documente ainsi non seulement un nouveau répertoire pour une combinaison instrumentale particulière, mais aussi une collaboration étroite entre compositeurs et interprètes.

Le triptyque d'ouverture d'Alberto Tomarchio (°1962) donne le ton sans détour. Al Moulin Rouge est du théâtre en son, avec un rideau de cabaret qui s'ouvre de manière presque audible, bien que la pièce reste parfois un peu prisonnière de son propre geste théâtral : le caractère ludique de la musique reçoit dans l'interprétation exactement la légèreté dont il a besoin. C'est notamment Il Cubo di Rubik qui montre l'inventivité avec laquelle ce compositeur traite le rythme et la couleur. Ce qui semble sur le papier un jeu récalcitrant avec la mesure et le mouvement prend ici une fluidité naturelle : la musique continue à surprendre, mais ne perd jamais son caractère dansant. Romeo donne à l'accordéon une base solide, tandis qu'Anzalone déploie ses lignes avec une grande légèreté et mobilité au-dessus. Le résultat n'est pas une énigme musicale, mais un dialogue ludique dans lequel les deux instruments se défient et se complètent continuellement.

Chez Roberto Cipollina (°1994), le registre passe du ludique au narratif, et c'est là déjà l'une des équilibres les plus délicats du disque. Lu re d'amuri veut évoquer un conte de fées sicilien sans l'illustrer, ce qui signifie que la musique doit fonctionner sur l'allusion plutôt que sur le programme. Cela fonctionne largement : les motifs récurrents ont suffisamment d'espace pour devenir familiers avant d'être à nouveau déstabilisés, et le duo sait restituer l'alternance entre le tragique et l'ironique – ces deux pôles inséparables du conte sicilien – sans caricature.

Shapes 898 de Francesca Adamo (°1987) est une miniature brève mais intrigante dans laquelle un astéroïde, nommé d'après Hildegard von Bingen, est le point de départ d'une rencontre entre la mystique du douzième siècle et un univers sonore contemporain. Pas de geste monumental, mais une pensée sonore concentrée dans laquelle le silence et la suggestion deviennent aussi importants que le mouvement. La pièce ne demande donc pas tant du temps, mais surtout une autre façon d'écouter : elle reste suspendue comme une question, non comme une réponse.

C'est cependant Gernika, 26/4/1937 de Gorka Hermosa (°1976) qui constitue le centre de gravité moral et musical du disque, et il mérite de ne pas être passé rapidement. La pièce fait directement référence au bombardement pendant la Guerre civile espagnole et au tableau de Picasso qui suivit un peu plus d'un mois plus tard – deux œuvres d'art, deux médiums, une seule colère. Là où la toile de Picasso gèle la destruction dans une image monumentale d'horreur, Hermosa opte pour la dimension temporelle de la musique : non une représentation de la violence, mais une trace sonore de mémoire et de résistance. Le fait que Hermosa l'ait écrit à dix-sept ans, en à peine une semaine, et qu'il l'ait limité à des quintes et septièmes diminuées, est en soi une curiosité ; ce qui donne finalement à la pièce sa force, c'est que cette limitation ne sonne jamais comme une pauvreté, mais comme une discipline. Le duo opte pour une interprétation remarquablement sobre : la clarinette presque sans vibrato d'Anzalone et le jeu d'accordéon retenu de Romeo évitent tout soupçon de recherche d'effet. Un geste de trop, une explosion dynamique vers le sentimental, et la pièce aurait sombré dans le pathos. C'est précisément ce danger qui est évité ici.

Tout ce qui figure sur le disque n'atteint pas ce niveau. Tarantella plenaria de Carmelo Mantione (°1980), avec ses trois thèmes contrapuntiques entrelacés, est techniquement habile mais lui manque par moments juste cette touche d'impudence qu'une tarantelle a besoin pour ne pas sonner comme un exercice savant ; l'ironie réside surtout dans le titre et moins dans la musique elle-même. Le propre Ruit hora de Mario Romeo, dans lequel l'accordéon crée un décor sonore fluide et harmoniquement ambigu au-dessus duquel rêve la clarinette, est un autre type de problème : la pièce est atmosphérique et convaincante dans son son, mais par rapport au matériau limité, elle est un peu longue – une question de forme, non de contenu.

La Suite finale d'Eddy Flecijns (°1962), écrite pour les entractes de la pièce de théâtre Hilda de Marie NDiaye, apporte un autre type de remarque. La richesse émotionnelle variée de la série – l'espoir, la trahison, la colère, le remords – arrive certes largement à s'exprimer, mais la cohérence dramaturgique que la suite avait indéniablement dans le théâtre est moins directement perceptible pour celui qui n'entend la pièce que comme musique de concert. Ce n'est pas une insuffisance de l'interprétation, plutôt une perte inévitable quand la musique de théâtre perd son contexte original ; cela explique pourquoi le cd se termine finalement par une série de fortes impressions plutôt que par une déclaration musicale complètement aboutie.

Techniquement, ce répertoire est loin d'être sans engagement : l'alternance continuelle entre la précision rythmique, la liberté lyrique et le changement de couleur exige des deux musiciens un sens exceptionnel du timing et de la respiration, et cette maîtrise est continuellement audible. Mais au final, ce n'est pas la perfection technique qui fait la différence ici, c'est la naturel avec lequel Duo RomAnce donne vie au nouveau répertoire. À côté d'un sommet absolu comme Gernika se trouvent aussi des pièces qui portent moins loin, et c'est précisément pour cela que Reedin' the Air sonne comme un portrait honnête de ce qui est écrit aujourd'hui pour clarinette et accordéon : avec des pics, des remarques et tout ce qui se trouve entre les deux – non comme une sélection de miniatures polies.

En cela, c'est surtout le naturel avec lequel Duo RomAnce aborde cette musique qui reste en mémoire. Anzalone et Romeo ne traitent pas la clarinette et l'accordéon comme des pôles opposés qui doivent être réconciliés, mais comme deux voix qui se sont trouvées. Le fait que les sept premiers ouvrages aient été écrits spécialement pour eux et leur aient été dédiés en dit beaucoup : ce duo n'interprète pas seulement un nouveau répertoire, mais a aussi activement contribué à sa création. Ils jouent avec un dévouement contagieux et font entendre que la musique contemporaine peut être tout aussi ludique, chaleureuse et communicative que le répertoire classique. C'est peut-être là le plus grand mérite de cette édition : elle ne prétend rien prouver, mais le fait précisément par le naturel avec lequel cette musique résonne ici. Celui qui écoute Reedin' the Air n'entend pas une combinaison instrumentale remarquable, mais une musique qui sonne tellement naturelle qu'on se demande pourquoi ce répertoire est encore si rarement joué.

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