Le Te Deum comme hymne de louange à Dieu, mais aussi comme invocation du Christ Rédempteur et comme supplication pour obtenir miséricorde, ainsi est le contenu de cet hymne datant du quatrième siècle attribué au Saint Ambroise, évêque de Milan et qui résonne dans diverses compositions. Dans le rite de l'Église catholique romaine, le Te Deum joue un rôle important, fait partie des nombreuses célébrations liturgiques, mais aussi des processions ou des occasions spéciales
C'est un texte inspirant qui a séduit plus d'un compositeur, notamment de grands noms comme Berlioz, Bruckner, Händel, Haydn et Verdi. Et donc aussi Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) et Henri Desmarest (1661-1741), deux contemporains français qui figurent chacun sur ce nouvel album avec un Te Deum en tant que « grand motet ».
Notamment en France de l'« ancien régime », le Te Deum a rempli une fonction importante dans les cercles de la cour autour de Louis XIII et plus tard Louis XIV, tant du point de vue du texte que de la musique, tous deux dirigés de manière harmonieuse vers ce dont les rois régnants avaient le plus besoin à cette époque : la peur et la révérence, chez les notables et les échelons inférieurs. Le Te Deum, naturellement en grand format, y répondait amplement, avec des solistes, chœur et orchestre. La musique transmise nous en donne une image représentative.
Mais aussi en dehors des murs de l'église, le Te Deum a rendu ses services éminents, souvent indifférent à l'occasion : même s'il y avait quelque chose de militaire à célébrer ou à commémorer, le Te Deum servait de créateur d'atmosphère quasi idéal ; et d'autant plus s'il était bien composé. Aux yeux de la cour, le Te Deum était même indispensable lors des cérémonies les plus variées, comme celles autour de la naissance, du mariage, de la maladie, du jubilé ou du couronnement. Dans les monastères, en revanche, le cantique était assimilé au simple grégorien, ou ailleurs dans les villages et les villes, pas moins sobre après par exemple la proclamation d'un édit royal ou épiscopal. C'était l'hymne sous sa forme la plus pure, sans aucune prétention.
Les deux « grands motets » enregistrés sur ce cd sont des œuvres de circonstance qui peuvent être considérées comme des spécimens de la splendeur vocale et orchestrale qui plaisait tant à et autour du palais de Versailles. Pas étonnant, car le texte de l'hymne donnait toute l'étendue possible aux compositeurs pour faire étalage et sur cette règle quasi « dorée », Charpentier et Desmarest ne faisaient pas exception ; comme cela valait aussi pour les compositeurs tels que Lalande, Lully, Bernier, Gilles, Destouches et Campra.
De l'œuvre de Desmarest (on en sait peu) on peut encore dire qu'elle est restée longtemps discographiquement sous-alimentée, mais qu'heureusement il y a eu un revirement ces dernières années, dont des enregistrements d'un certain nombre d'opéras et de « grands motets ».
Desmarest peut se vanter d'une tentative d'évasion réussie pour échapper à la peine capitale. Peu de temps après le décès de sa femme, il était tombé amoureux d'une élève mineure (il est possible que cette relation ait duré plus longtemps), après quoi un combat juridique s'était déchaîné qui força le professeur et l'élève à quitter rapidement le pays. La première destination de voyage était le Bruxelles sûr, après quoi cap a été mis sur Barcelone, où Desmarest – et avec lui de nombreux musiciens français - entra au service de Philippe V. Jusqu'à ce que cela prenne fin après que le roi espagnol, lors d'un séjour en Italie, ait été si impressionné par le style musical italien qu'après son retour, il interdît rapidement le style français établi à la cour d'Espagne et ainsi en un seul coup priva de travail les musiciens français. Desmarest aussi dut faire ses bagages, mais il ne devint pas sans emploi, car Lunéville, non loin de Nancy, attira déjà l'attention, le siège de Léopold I, le duc de Lorraine. À sa cour l'attendait la position de « surintendant de la musique ».
Le premier Te Deum de Desmarest (1687) était destiné à une cérémonie spéciale, comme hymne de louange au rétablissement imminent du roi après que sa majesté ait eu une fistule douloureuse enlevée. Dans une telle occasion, le Te Deum convenait comme un gant musical. La deuxième composition (avec l'addition « de Lyon »), qui se fait entendre sur cet album, doit avoir été composée entre 1713 et 1727, lorsque Desmarest était au service du duc de Lorraine.
La réunion des deux Te Deum (Charpentier en a d'ailleurs écrit pas moins de six !) s'avère être un excellent choix non seulement en raison des similitudes en matière d'instrumentation, mais aussi en raison du jeu d'alternance toujours fascinant entre des solos et des tutti de chœur dans cette disposition de ripieno certainement pas banale. Quant aux deux œuvres elles-mêmes, ce qui frappe surtout, c'est la maîtrise technique et le caractère inspiré et scintillant de celles-ci, des aspects qui sont entre les meilleures mains de l'Ensemble Les Surprises sous la direction de Louis-Noël Bestion de Camboulas. Pas plus que cela, car la coloration instrumentale et vocale et la précision sont un poil moins nettement profilées que chez des ensembles tels que Les Arts Florissants, Le Concert Spirituel, Pygmalion ou Les Talens Lyriques. En contrepartie, il y a une musique jouée de manière descriptive et plastique et le jeu de contraste qui témoigne du bon goût et de la perspicacité prête une lueur supplémentaire à ces interprétations. Le vibrato légèrement surexposé de certains solistes vocaux ne porte heureusement guère atteinte à l'ensemble qui se place naturellement sous le signe de la pratique d'exécution historicisante. L'enregistrement atmosphérique couronne l'ensemble de manière élégante.
Cette édition est particulièrement intéressante car il s'agit du premier enregistrement du Te Deum de Desmarest