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Du berceau à la tombe : Eunhee Baek et le dernier Liszt

W
· 5 min de lecture
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Du berceau à la tombe : Eunhee Baek et le dernier Liszt

Il y a des disques qu'on ne se contente pas d'écouter, mais qu'on pénètre, comme on entre dans une église où la lumière est déjà en train de s'éteindre. Franz Liszt: Piano Music Vol. 1 de la pianiste Eunhee Baek est un tel récital : non pas un programme visant à éblouir par la virtuosité, mais un voyage soigneusement construit à travers quarante ans de composition. Elle établit un arc reliant les Trois Apparitions de 1834, où le jeune Franz Liszt (1811-1886) s'approprie pour la première fois un langage poétique entièrement personnel, à la troisième année des Années de pèlerinage, achevée à l'ombre de la mort de Wagner et à peine trois ans avant celle de Liszt lui-même. Entre ces deux pôles se trouvent non seulement une vie de compositeur, mais aussi un amour : celui pour Marie d'Agoult, qui en 1832 fit son entrée comme « une apparition étrange » dans l'existence du Liszt de vingt-trois ans, et dont la mort en 1876 ferma définitivement une époque.

Baek, née à Séoul et formée à la Universität der Künste de Berlin, au Mozarteum de Salzburg et à l'Accademia d'Imola auprès de Boris Petrushansky, se consacre depuis des années à l'intégralité de l'œuvre pour piano de Liszt. Ce dévouement, on l'entend. Alors que beaucoup d'interprétations de Liszt restent prisonnières de l'apparence extérieure – l'éclat virtuose qui réduit l'instrument à un spectacle – Baek opte systématiquement pour l'intérieur de la partition. Son attaque n'est jamais envahissante ; elle préfère laisser la musique respirer que briller. Son toucher est exceptionnellement raffiné ; dès les premières mesures, on sent qu'ici une pianiste prend la parole, une pianiste qui ne veut pas impressionner l'auditeur mais l'entraîner dans une histoire musicale soigneusement contée. Il est remarquable aussi avec quelle facilité elle surmonte les difficultés techniques notoires. La virtuosité est continuellement présente, mais elle est entièrement subordonnée à la pensée musicale.

Cette approche s'entend immédiatement dans les Apparitions d'ouverture. La première, en réalité guère plus qu'une improvisation enregistrée, se déploie dans cette lecture comme un rêve qui s'invente encore lui-même : vaguement délimitée, presque impressionniste, jusqu'à ce qu'une mélodie de barcarolle teintée d'Italie émerge soudain clairement au premier plan, pour se dissoudre ensuite à nouveau dans la brume harmonique. La deuxième Apparition, une fantaisie musicale fugitive de à peine quelques minutes, dégringole comme une impulsion qui ne se laisse pas retenir. C'est seulement dans la fantaisie de Schubert finale que Baek laisse vraiment les doigts se détacher, sans jamais trahir l'esprit capricieux et improvisé de l'ensemble.

Quarante ans plus tard – et c'est le véritable voyage que ce cd entreprend – il ne reste plus grand-chose de cet abandon sensuel. La foi, partagée avec Carolyne von Sayn-Wittgenstein, pénètre le Liszt tardif, et Baek le sent infailliblement sans jamais l'exagérer. Dans Sunt lacrymae rerum et la Marche funèbre – deux méditations funèbres, l'une dédiée aux patriotes hongrois tombés de 1848-49, l'autre à l'empereur Maximilien du Mexique assassiné – son jeu sonne sobre, presque ascétique, comme si chaque note superflue serait une trahison du deuil qui gît dessous. C'est Liszt à son plus sombre, et Baek résiste à la tentation de rendre cette noirceur plus belle qu'elle ne l'est.

Parmi cette obscurité se dressent les deux pièces Cyprès et les Jeux d'eaux à la Villa d'Este, et c'est précisément là que cet enregistrement montre son cœur. Les pièces Cyprès, inspirées par les cyprès millénaires de la Villa d'Este, sonnent ici comme des troncs usés par les intempéries, chantants – les accords gisent ouverts et blessés, comme s'ils pointaient déjà vers le Tristan de Wagner. C'est justement dans ces pages que Liszt se montre le plus moderne. L'audace harmonique, les accords ouverts et les tensions non résolues ouvrent déjà une fenêtre sur le monde musical de Debussy, Skrjabin et même Bartók, sans que Baek veuille afficher ostensiblement cette modernité. En contraste avec cela se dressent les Jeux d'eaux à la Villa d'Este, l'un des points culminants monumentaux et tardifs de l'œuvre pianistique de Liszt. Entre les mains de Baek, c'est devenu une absolute tache de lumière : l'eau clapote, brille et jaillit, tandis que la fameuse allusion à Jean 4:14 – sur l'eau vive qui jaillit vers la vie éternelle – devient presque audible. Rarement la rédemption sonne-t-elle d'une manière si naturelle, si peu cherchée ou recherchée.

L'Angelus et le final Sursum Corda, qui encadrent l'album, montrent un Liszt qui s'est dépouillé de toute superfluité. Baek laisse les lointaines cloches de L'Angelus s'éteindre avec une émotion contenue qui ne tend pas vers le sentiment, et dans Sursum Corda elle trouve exactement le bon équilibre entre fanfare de trompettes et conviction intérieure – pas de feu d'artifice triomphal, mais une foi silencieuse, presque timide qui sait néanmoins s'élever.

La qualité de l'enregistrement contribue également essentiellement à la force de conviction de ce récital. Da Vinci Classics opte pour une sonorité de piano chaleureuse et naturelle dans laquelle aucun détail n'est perdu. Les nuances dynamiques du jeu de Baek restent entièrement intactes, tandis que les passages apaisés obtiennent aussi tout l'espace nécessaire pour maintenir leur puissance de tension.

Le concept programmatique est peut-être le plus grand mérite de ce cd : les œuvres choisies ne constituent pas une florilège de pages de Liszt bien connues, mais une biographie spirituelle soigneusement construite où l'auditeur devient peu à peu témoin d'un compositeur qui oriente son regard de plus en plus vers l'intérieur – de l'extase insouciante du jeune amoureux à l'introspection résignée du vieux maître. C'est un voyage qui demande de l'attention, du silence dans la pièce, d'éteindre tout ce qui distrait – mais celui qui prend cette peine est amplement récompensé. Un hommage intense, réfléchi et véritablement émouvant à un compositeur pour qui le piano, comme l'écrit si justement Jean-Yves Clément, est resté jusqu'à la fin un confesseur.

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