Les cordes du Belgian National Orchestra commencent par la Sérénade d'adieu du compositeur ukrainien Valentin Silvestrov, un adieu très approprié d'un monde sans grands conflits en ou près de l'Europe. Le compositeur méconnu Silvestrov a composé la sérénade en 2003, bien avant le conflit actuel. Poutine était alors au pouvoir depuis quelques années, peut-être que Silvestrov voyait déjà venir l'orage.
Le chef d'orchestre américain Hugh Wolff, beaucoup le connaissent du Concours Reine Élisabeth. Il fait de grands gestes, presque toujours sa baguette s'élève au-dessus de sa tête. Il a besoin de beaucoup d'espace autour de lui pour tracer des trajectoires avec sa baguette. Rarement dirige-t-il avec de petits mouvements. Constamment nous voyons sa baguette au-dessus de sa tête, souvent dans un mouvement tournant, comme s'il avait planté un petit moulin dans son poignet. Avec sa grande expérience, il sera certainement une grande source d'inspiration pour l'orchestre.
Chemisier pailleté
Quand la soliste de la soirée arrive sur scène, je pense… oh là là. La violoniste Veronika Eberle porte un chemisier rouge pailleté. Le premier concerto pour violon de Chostakovitch est l'un des plus sombres concerti du répertoire entier. Un chemisier pailleté convient-il vraiment ? Elle joue très expressif, avec un vibrato large, aussi dans les notes aiguës. Les passages aigus, elle les joue comme s'il ne pouvait pas être plus aigus. Elle triomphe, elle veut faire briller chaque note. Un jeu de violon magnifique, fantastique ! Mais est-ce vraiment une manière appropriée de jouer ce concerto plein de tristesse et de condamnation ? Elle interprète le concerto pour violon comme une victoire, alors qu'on devrait plutôt le jouer comme un calvaire.
Après, j'écoute l'interprétation d'Alexei Michlin, avec laquelle il a remporté le Concours Reine Élisabeth en 1963. Plaintif, suppliant, parfois rude et brut, parfois pleurant et retenu dans les passages lents. Il faut presque le jouer de manière douloureuse. Je n'ai pas entendu cela chez Eberle. D'un autre côté, elle joue magnifiquement, avec un ton plein et chantant. Elle ne peut que m'émouvoir partiellement ce soir. J'ai un sentiment mitigé, comme si j'étais dans le film « la double vie de Véronique ». Après le concert, des CD avec son enregistrement du Concerto pour violon de Beethoven sont aussi vendus. C'est une interprétation fascinante, surtout aussi avec les cadences de Georg Widmann. Dans le premier concerto pour violon de Chostakovitch, on entend la vie dure, désespérée et sans liberté de l'Union soviétique. Comment pouvez-vous jouer cela dans un chemisier rouge pailleté ?
Veronika Eberle a-t-elle peut-être joué le concerto pour violon de manière trop allemande et trop peu slave, pendant l'entracte j'entends des bribes de russe, d'ukrainien, de polonais, de serbo-croate et de bulgare autour de moi. Avant le concert, quelqu'un me tape sur l'épaule, c'est ma propre professeure de bulgare. La coïncidence peut parfois être surprenante.
Écrasant
Après l'entracte, ce concert slave continue avec la deuxième symphonie de Tchaïkovski, la soi-disant symphonie Petite-Russienne ou Ukrainienne par l'Orchestre National de Belgique. Elle contient des chansons et mélodies populaires ukrainiennes. Le conflit actuel entre l'Ukraine et la Russie n'a pas seulement un impact sur les musiciens russes mais remet aussi en question le canon russe. Dans le livret du programme se trouve une explication du musicologue et spécialiste de la Russie Francis Maes. L'élite conservatrice russe de l'empire tsariste considérait l'Ukraine comme un petit frère subordonné de la Russie. Pour le Tchaïkovski loyal à l'autorité, il n'en était pas autrement.
Pouvons-nous écouter la symphonie Petite-Russienne indépendamment de la guerre actuelle ? Nous devons écouter la symphonie surtout comme une étude raffinée d'orchestration, lisons-nous dans le texte de Francis Maes, indépendamment des tensions géopolitiques d'alors ou d'aujourd'hui. Ce sont surtout les cuivres de l'ONB qui font impression. Une symphonie de Tchaïkovski est de toute façon toujours une fête merveilleuse, pas des tourments amers de l'âme comme chez Mahler ou Chostakovitch, mais toujours grandiose, écrasant et passionnel. Délicieux !