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Critiques

Une confrontation curative

V
· 6 min de lecture
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Une confrontation curative

Le metteur en scène/chorégraphe de renom Alain Platel offre dans ce livre richement illustré un aperçu du processus de création du spectacle primé et iconique Requiem pour L., sur la musique de Mozart et du compositeur/saxophoniste Fabrizio Cassol. Une production qui s'est gravée profondément en lui, l'a confronté à un dilemme éthique, voire l'a épuisé. L'ensemble du processus de production a été une montagne russe émotionnelle qui l'a affecté sérieusement et a laissé des traces. L'auteur décrit également en passant comment la jeune compagnie les ballets C de la B a connu une ascension si rapide. Quand au bon moment, au bon endroit, les bonnes personnes croisent ton chemin. C'est un cliché éculé, mais c'est véritablement ce qui a propulsé vers des scènes internationales.

Alain Platel entraîne le lecteur dans son passé. Il a grandi dans une famille chaleureuse mais atypique avec cinq enfants. Son père était architecte et sa mère une femme pétillante qui, en plus de s'occuper de ses enfants, a embrassé la vie pendant ces années soixante libres et contestataires. En réalité, la décision de créer Requiem pour L. remontait à plusieurs années plus tôt, bien avant qu'il puisse en avoir une idée. C'est l'aboutissement de rencontres, d'événements et de confrontations à la mort, sur plusieurs années, dans un processus de croissance progressif. Comment l'un mène à l'autre.

Platel a tenu une sorte de journal de bord. Quelques personnes y occupent une place centrale : le médecin de famille et ami d'enfance Marc, le compositeur belge Fabrizio Cassol, ses parents, sœurs et bon ami et mentor Gerard Mortier et bien sûr L(ucie) et sa famille. Un mélange parfois triste, mais en même temps joyeux de faits et de souvenirs qui ont tous contribué, comme un kaléidoscope, à la création du Requiem primé et poignant.

Maladie et finitude

Elles traversent notre existence. Platel a vu son premier mort enfant, à cinq ans. Curieux de savoir ce qu'était exactement la mort, il était allé regarder une voisine exposée dans le salon de sa maison. Des camarades de classe ont été fauchés. Le vide qui en a résulté était carrément démoralisant. À dix-sept ans, il a pu aider pendant un mois comme travail de vacances dans un hôpital. Là, il a vu une petite femme morte. Un quart d'heure avant, elle se plaignait encore et on avait changé son lit. La mort qui se manifeste comme une tueuse silencieuse. Un ami d'enfance lui a été enlevé par le cancer. Il a aussi dû se séparer de son fidèle compagnon à quatre pattes. Une victime d'accident a rendu son dernier souffle dans ses bras, son père dans un lit d'hôpital.

Platel a également été témoin du dernier souffle de Gerard Mortier. Le géant Mortier avec qui il pouvait parler de leur ville natale Gent, mais aussi de ce qui les poussait professionnellement, leur vision, le rôle d'un artiste dans la société. Mortier l'a défié artistiquement. S'il avait reçu de Mortier la confiance qui lui a permis de construire une carrière internationale, Platel s'est à son tour entouré de jeunes artistes talentueux auxquels il a offert un tremplin. Mortier cherchait des jeunes artistes qui osaient ébranler les valeurs établies jusqu'à leurs fondements. Travailler en équilibre précaire et les choix artistiques progressistes les liaient et forgaient aussi un lien fort sur le plan personnel.

Duo Cassol-Platel

Ils se sont rencontrés par hasard en 2002 à Jérusalem et ont engagé une conversation. Il y avait de nombreux points communs, tant en termes d'éthique professionnelle que de spiritualité. Tous deux se sont trouvés dans la création de nouvelles histoires basées sur du matériel connu. Ensemble, ils ont créé en 2006 VSPRS basé sur le Vespro della Beata Vergine de Monteverdi. En 2008 a suivi Pitié!, inspiré de la Passion selon saint Matthieu de Bach. Pour Coup Fatal en 2013, ils ont rassemblé un certain nombre de musiciens congolais autour d'un répertoire de lieder baroques européens.

Ce spectacle multicolore réclamait une suite. Fabrizio a décidé de s'attaquer au Requiem de Mozart avec en partie les mêmes musiciens africains et en partie des musiciens européens. Un tour de force car la plupart des musiciens d'origine africaine ne savaient pas lire la musique et tout devait donc se faire par transmission orale. Cependant, il ne devait pas être une suite de Coup Fatal, mais un spectacle unique et mémorable. C'est pourquoi Platel a décidé de partir de ce qui est l'essence du requiem : la mort. La mort reste entourée ici d'un tabou. Il fallait donc procéder avec prudence.

Platel a réalisé que grâce à son expérience de vie et de théâtre, il disposait désormais des outils pour transformer la douleur en force, en une énergie qui pousse plutôt qu'elle ne freine. Nous devons tous « Zum Tode leben », comme dit Heidegger. Repousser jusqu'à la limite du possible. Montrer la mort dans une installation vidéo s'était déjà fait auparavant, mais jamais dans un spectacle de théâtre musical.

Hasard ou pas

Par hasard, une connaissance était en train de mourir et le médecin traitant était Marc, son ami d'enfance. Serait-il possible d'enregistrer ses dernières heures et de les incorporer dans la représentation : le pont magique entre la vie et la mort ? Lucie, une femme qui avait passé toute sa vie sur les barricades, a accepté. Elle a choisi l'euthanasie et s'est ainsi faite avocate du droit à une mort digne. Son dernier acte actif : mourir pour ainsi dire en armes. Cela ne s'est toutefois pas fait sans difficulté. Les enfants se sont opposés. Platel comprenait pleinement leur résistance. C'est s'immiscer dans l'un des moments les plus intimes de la vie d'une personne. Mal utilisé, cela pourrait aussi être interprété comme une forme malsaine de voyeurisme. Finalement, les enfants ont respecté le vœu ultime de leur mère. Le public assiste à ses dernières heures dans une projection sereine : respectueuse, sans sensationnalisme. Par l'extrapolation aux sentiments et à la musique, naît un diptyque. Les adieux sereins de l'Occidental, en contraste avec l'extroversion des Africains. Nous pleurons, pour eux c'est une célébration de la vie. La représentation est une confrontation, mais en même temps thérapeutique. Les différences culturelles sont traitées dans un tissage intimiste en une tranche de vie chaleureuse et profondément humaine. Un chef-d'œuvre absolu qui dégageait une grande sérénité.

Non seulement en tant que représentation Requiem pour L. est impressionnant. La lecture du livre du même nom l'est aussi. Il n'y a pas seulement l'histoire d'Alain Platel, mais aussi de nombreux commentaires qui colorent et soutiennent le récit. Notre metteur en scène/chorégraphe n'a pas pris cette production à la légère. La retenue, la lutte et la prudence avec lesquelles il a soigneusement et subtilement tout assemblé, le caractérisent non seulement comme un grand artiste, mais aussi comme une personne intègre dotée de responsabilité et d'érudition. Un homme respectueux, plein de compassion, qui comprend la douleur et la confusion des gens.


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