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Critiques

Le meilleur des deux mondes

C
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Le meilleur des deux mondes
Est-ce dû à sa situation au bord de la rivière qui reflète la blancheur des maisons ? Ou peut-être à la proximité de l'océan Atlantique. La première chose qui me frappe à chaque fois à Saintes, c'est la lumière particulière qui joue dans et autour de la ville, dans les boulevards et sur les places, autour de l'arc de Germanicus et autour de l'Abbaye aux Dames. Ce site autour de l'église abbatiale du 11e siècle est le cœur du festival de musique annuel qui a commencé à l'époque du flower power comme une petite fête musicale de Philippe Herreweghe et ses amis de la musique ancienne. Entre-temps, le festival s'est développé en un événement musical d'envergure internationale, qui en est cette année à sa 48e édition. Des mélomanes du monde entier se rendent en mars à Charente-Maritime, à quelque 100 km au nord de Bordeaux, pour y réserver personnellement leurs tickets de concert et choisir les meilleures places. Pour cela, on dort même dans des sacs de couchage dans la cour intérieure de l'abbaye. Un visiteur fidèle du festival de Flandre-Orientale avait déjà le numéro de suivi 42 à l'Abboutique à 6 heures du matin. Comme à ses débuts, le festival a ses « amis musicaux ». Les usual suspects de notre pays sont notamment Huelgas Ensemble, Graindelavoix, Vox Luminis, Oxalys, Het Collectief et bien sûr le founding father du festival Philippe Herreweghe avec son Orchestre des Champs-Elysées et/ou Collegium Vocale. Un coup de cœur unique Le concert d'ouverture du 12 juillet dans la cathédrale gothique Saint-Pierre pouvait être suivi à l'extérieur via des écouteurs. Celui qui envoyait la photo la plus originale de cet événement avait une chance de gagner des tickets de concert gratuits. Le Concert Spirituel et Hervé Niquet ont construit un programme mis en scène autour d'une messe à huit chœurs d'Orazio Benevolo (1605-1672). Dommage que j'aie manqué ce concert monumental. Cela devait être vraiment impressionnant, époustouflant. Heureusement, la Missa si Deus pro nobis peut encore être écoutée le 16 mars 2020 à BOZAR lors du Klarafestival. Mon coup de cœur de cette édition du festival est la production unique du Das Lied von der Erde de Mahler par Het Collectief sous la direction de Reinbert de Leeuw et avec les solistes vocaux Lucile Richardot et Yves Saelens.

Mahler bouleversant Gérard Pangon in Musikzen Au festival de Saintes, Mahler fait le bonheur des mélomanes Thierry Collard in Sud-Ouest Le maestro hollandais, dont les mouvements et le corps se courbent sous le poids de l'œuvre et des années, maintient solides les complexes fils de la polyphonie Vojin Jaglicic in Ôlyrix

Mahler ni Schönberg n'ont jamais entendu leur propre partition de Das Lied von der Erde. On ne peut pas en dire autant de Reinbert de Leeuw, qui à Saintes a dirigé avec verve sa propre adaptation pour ensemble de musique de chambre. Il l'a composée en 2011 pour l'ensemble Asko-Schönberg dans le cadre des Opéradagen de Rotterdam. C'est dommage que le livret du programme et la presse musicale française maintiennent tous deux que la version Schönberg a été jouée à Saintes, d'autant plus que nous savons que de Leeuw n'aime absolument pas la « réduction » que Schönberg a commencée en 1921 et que Rainer Riehn a achevée en 1983. Le chef, entre-temps âgé et fragile, monte sur scène à Saintes pour immédiatement diriger d'une main ferme une armée de 15 solistes. Whaam – quel son grandiose jaillit d'ici, quelle dynamique. Les yeux fermés, on croit par moments entendre un orchestre à pleine force. Beaucoup d'entre eux sont venus à cette occasion de l'Orchestre Philharmonique de Rotterdam pour amener Het Collectief à géométrie variable au nombre requis. Das Lied est un cycle de mélodie pour ténor et mezzo-soprano : deux voix qui ne se touchent jamais. L'une s'éteint quand l'autre monte sur scène, chacune dans son univers. Depuis sa première collaboration avec de Leeuw aux Opéradagen de Rotterdam, Yves Saelens voit ces deux voix comme un exemple du yin et du yang, l'homme et la femme : le complément de deux contraires complémentaires qui se questionnent, qui peut-être ne se comprennent même pas, mais qui essaient quand même de se rapprocher. Dans la poésie que Mahler a choisie, Saelens voit aussi cet élément oriental troublant : attractif, mouvant, profond, débauché, assoiffé de vie, apaisé, libérateur … Tout en un. La femme aux deux voix Pour la production à Saintes, les voix venaient aussi littéralement d'un autre monde. Stephan Maciejewski, le directeur artistique du festival qui a repris la programmation des concerts à Herreweghe en 1996, avait tenté sa chance. Il avait invité quelqu'un du genre baroque : la Française Lucile Richardot. Vous la connaissez notamment de l'enregistrement Perpetual Night qu'elle a réalisé avec l'ensemble Correspondances. L'original Lied von der Erde de Mahler, elle ne l'aurait jamais accepté, dit Richardot, mais une version pour musique de chambre lui a semblé possible. Richardot est la femme aux deux voix : cristalline, presque tranchante dans l'aigu pour passer dans une même phrase à un timbre chaud et rond qui vous étreint. Oui, certains verront cela techniquement comme un défaut. Je l'ai trouvé plutôt fascinant. Et avec quelle aisance et quelle modestie elle chante ce répertoire qui lui est inconnu. Yves Saelens entretient un lien de toute une vie avec Das Lied. En 1998, il a déjà chanté la version Schönberg/Riehn lors d'un festival à Tours. Et en 2011, il a chanté avec Birgit Remmert la transcription de Reinbert de Leeuw, une mise en scène légère qui a ensuite été entendue notamment au Klarafestival 2012. Comme un ténor héroïque, Yves Saelens se jette ici à Saintes dans Das Trinklied vom Jammer der Erde. Il lève le verre, tout s'ouvrant, le grand cri primordial de la vie. Même sans livret à côté, vous croyez ce qu'il raconte. Malheureusement, il est à regretter que sa voix, particulièrement dans la première et la troisième mélodie, se soit un peu noyée dans la collectivité, ce qui n'a pas été le cas chez Richardot. Il est vrai que la mezzo chante surtout pendant les passages d'orchestre plus doux, tandis que le ténor doit souvent affronter de lourds forte. L'acoustique de L'Abbaye ne convient-elle pas à ce répertoire ? Ces 15 solistes jouent-ils avec une telle conviction qu'ils deviennent démesurément grands ? De Leeuw n'a-t-il pas, dans son enthousiasme, bien gardé l'équilibre ? D'ailleurs, dans d'autres concerts à L'Abbatiale de Saintes aussi, nous avons entendu des chanteurs qui ne dominaient pas les instruments, comme chez Gli Angeli sous la direction de Stephan MacLeod pour n'en citer qu'un. Le grand et l'intime Contrairement à la version Schönberg/Riehn, Reinbert de Leeuw a prévu une harpe et le piano n'a besoin de reprendre qu'une partie de harpe – Mahler en écrit deux. Dunkel ist das Leben sonne plus léger et plus supportable avec un accompagnement de harpe. Au lieu d'une, de Leeuw utilise deux clarinettes. Le contrebasson est aussi frappant, qui se mêle délicieusement avec d'autres instruments comme le gong et le violoncelle qui ensemble font sonner les glas mortuaires. Ou sont-ce plutôt des coups de fouet qui vous talonnent : allez, fais quelque chose, car la vie est courte. Où Schönberg laisse de côté le célesta (pour économiser ?) Reinbert de Leeuw choisit, tout comme dans l'original symphonique dans Der Abschied, une célesta qui dialogue intimement avec la harpe. Imperturbable, dans le meilleur sens du terme, Lucile Richardot est la grande prêtresse qui prononce les paroles Ewig … ewig sur ses auditeurs.

Ich wandle nach der Heimat, meiner Stätte Ich werde niemals in die Ferne schweifen Still ist mein Herz und harret seiner Stunde!

Depuis les concerts privés fermés du Verein für musikalische Privataufführungen viennois que Schönberg fonda en 1918, les œuvres symphoniques sont exécutées en format poche. Le fait qu'elles coûtent moins cher à l'organisateur est un avantage appréciable. Le fait qu'elles constitueraient une amputation de l'original est matière à discussion. Pour Das Lied von der Erde de la Leeuw, nous avons pu constater une fois de plus qu'une version de musique de chambre raconte exactement la même histoire que son grand prédécesseur de 1909. Seulement les lignes musicales et le texte deviennent plus clairs, les détails beaucoup plus audibles, la palette de couleurs plus raffinée, tout le clinquant – pour ceux qui ne l'apprécient pas – a disparu et le résultat final est simplement beaucoup plus poétique. Comme l'affirme le pianiste et directeur artistique d'Het Collectief Thomas Dieltjens, cette version de la Leeuw réunit le meilleur des deux mondes : le grand et l'intime. Quelque sombre que puisse être la vie, après ce concert, je me sentais plutôt réconcilié avec l'éternel cycle de la Vie et de la Mort. Après une telle expérience musicale intense, on a surtout envie de garder le silence. Les feux d'artifice et le bal traditionnel du Quatorze Juillet n'étaient pas pour moi. Espérons que cette production sera entendue une nouvelle fois dans nos régions. Gallia Théâtre est la salle de cinéma de Saintes qui projette les meilleurs films. Pendant le festival, vous pouvez y assister à des films qui ont un lien direct avec la programmation des concerts. Cet été, notamment La tourneuse de pages de Denis Dercourt, le documentaire Mahler Autopsy of a genius d'Andy Sommer et le film culte Mahler de Ken Russell de 1974 avec Robert Powell dans le rôle du compositeur s'y sont déroulés. Dans la salle du chapitre de l'abbaye se tient quant à elle l'exposition Mahler, mon temps viendra…. En mars, le programme du Festival de Saintes 2020 sera annoncé. Dans la deuxième partie de ce reportage, vous en saurez bientôt plus sur ce festival, qui réunit le meilleur des deux mondes : vacances et culture.
  • QUOI : compte rendu de concert du Festival de Saintes 2019. Partie 1.
  • QUI : Het Collectief sous la direction de Reinbert de Leeuw || Gustav Mahler (1860-1911) – Das Lied von der Erde
  • : L'Abbatiale, Saintes, France
  • QUAND : dimanche 14 juillet 2019
  • PHOTOS : © Sébastien Laval | Johan Vandenbosch
  • CONSEILS DE CONCERTS :
  • Le 26 novembre 2019 (20h), Lucile Richardot sera entendue à la Fondation Axel Vervoort à Wijnegem dans le programme Perpetual Nights avec l'ensemble Correspondances sous la direction de Sébastien Daucé.
  • Yves Saelens se produit avec Oxalys dans le programme The Curlew, musique de chambre britannique de Vaughan Williams, Warlock et Dove notamment, le 3 octobre 2019 (20h30) à la Grande Aula Maria Theresia à Leuven. En février 2020, il chante la trilogie Da Ponte de Mozart à De Munt à Bruxelles.
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