Bien que la Belgique soit un petit pays, au cours des dernières décennies, nous avons su nous faire remarquer sur la scène mondiale dans le domaine de la mode avec les Six d'Anvers qui ont percé dans les années '80 du siècle dernier : Dirk Bikkenbergs, Ann De Meulemeester, Walter Van Beirendonck, Dries Van Noten, Dirk Van Saene et Marina Yee.
Dans le domaine de la danse également, ce fut une période inspirante et fructueuse, où les pions ont été déplacés avec Béjart et le Ballet du XXe siècle. Chaque génération apporte des idées novatrices. Dans son sillage, d'autres novateurs encore plus forts se sont avancés : Anne Teresa De Keersmaeker, Jan Fabre, Wim Vandekeybus, Jan Lauwers et non pas en dernier lieu Alain Platel avec les ballets C de la B. (en toutes lettres 'les ballets Contemporains de la Belgique'). Chacun de ces chorégraphes a sa propre façon de s'exprimer et pourtant, ils sont connectés d'une manière ou d'une autre.
Collectif
Fondé en 1984, Alain Platel a rapidement acquis une renommée mondiale avec sa compagnie, grâce à un mélange éclectique, quasi surréaliste de danse contemporaine, de théâtre textuel et de musique. Le langage comme lubrifiant pour se rapprocher les uns des autres. Pour impressionner, mais aussi pour forcer le respect. De formation orthopédagogue. En tant qu'éducateur, l'observation de l'homme blessé l'a profondément préoccupé. En tant que metteur en scène et chorégraphe, il est un autodidacte. Des entités qui ont déterminé son travail et sa méthodologie. Cela a résulté en une combinaison parfaite de sensation, de cœur et de technique grâce à la profondeur de sa réflexion et de sa création. Un homme qui ose regarder au-delà de son propre horizon, à travers les brumes et les murs. Assembler et théâtraliser les fragments de la réalité. Son œuvre a une large portée émotionnelle et puise son inspiration dans la vie grande, joyeuse et triste, le vieillissement, la mort. Il compose ainsi un théâtre réaliste avec une touche de poésie. Il transcende la superficialité et donne au public matière à réflexion. Au fil des années, la compagnie s'est développée en une plateforme artistique pour différents chorégraphes. Grâce au mélange de visions artistiques qui se fécondent mutuellement, les ballets C de la B ne peuvent pas être réunis sous une seule étiquette.
Construire des ponts
Bien que le monde soit bloqué par le coronavirus et que la scène dansante soit quasi paralysée, les idées continuent à foisonner. Comme de nombreuses autres organisations culturelles, les ballets C de la B ressentent le besoin de renouer le contact avec le public, physiquement distant mais mentalement proche. Comment combler le vide ? Si le podium n'est pas possible pour le moment, Alain Platel, l'inspirateur depuis toujours, cherche des chemins alternatifs et anticipe l'impasse avec une exposition sur l'histoire de sa compagnie. Quand on pense aux 'ballets', on pense immédiatement à une danse délicate et élégante. En tant qu'orthopédagogue, Alain Platel a été fasciné par les particularités spécifiques de chaque corps. Il révèle la beauté dans l'imparfait, opte pour des mouvements gauches, des convulsions. Il l'a formulé dans une interview comme suit : "J'ai un sens de la grâce, mais il y a quelque chose de cassé. Quelque chose qui ne tourne pas tout à fait rond. Peut-être pourrait-on l'appeler 'gracieux maladroit'." Un artiste qui, avec une passion personnelle, une langue visuelle unique, un bombardement de visions, de goûts et d'intentions, a déplacé une pierre dans le fleuve infini de la vie. Son 'langage artistique' est comme une métaphore prolongée qui ne perd jamais le lien avec la réalité sociale.
Rétrospective
Pour visualiser 35 années de travail, Platel a fait appel au commissaire d'exposition et conservateur Pierre Muylle, un nom bien connu dans les milieux artistiques. Nous l'interrogeons sur la façon dont il parvient à réfléchir et à établir des liens entre le présent et le passé. Il dispose bien sûr du merveilleux matériel de nombreuses représentations pionnières. Tout se déroule dans l'espace de travail des ballets C de la B, un endroit qui s'associe à un monde en mutation.

Entretien avec le commissaire Pierre Muylle
-Alain Platel, en tant qu'artiste, a brisé de nombreuses barrières et tabous. Par la confrontation, il laisse les gens sans voix et les émeut profondément. C'est tout un défi de transposer cela dans une exposition.
L'invitation des ballets est venue à une période où les répétitions pouvaient encore avoir lieu, mais où il y avait une grande absence : ne pas pouvoir se produire devant le public. Ils se sont demandé ce qu'ils pouvaient faire pour rétablir et renforcer ce lien. Alors ils m'ont contacté pour les accompagner dans ce processus et créer une exposition. Très rapidement, nous avons commencé à réfléchir en groupe. C'est vraiment un travail collectif.
-La danse est fluide, les émotions prennent forme physiquement. Dans une exposition, le statisme prédomine. Comment traitez-vous cette dualité ?
D'une part, en cherchant, au-delà du médium, ce qui sous-tend l'ensemble. Quels sont les thèmes ou le contenu qui soutiennent le tout. En cherchant les points de contact. D'autre part, par la manière dont nous avons conçu l'exposition. Nous avons vraiment tenu compte de ne pas penser uniquement à des objets statiques ou à des œuvres d'art, mais aussi, par exemple, à l'intégration d'événements en direct. Les rencontres sont tellement importantes dans le travail d'Alain Platel et constituent une partie importante de l'exposition.
-Faire vibrer l'espace.
Littéralement et figurativement. Il y a les 'compagnons', ce sont les personnes qui ont joué un rôle dans les ballets C de la B d'une manière ou d'une autre. Nous les avons invités à venir rencontrer le public dans l'exposition elle-même et à raconter leur histoire unique. Ces récits font partie intégrante du concept.
-Pouvez-vous y mettre quelques noms ?
Ce sont à la fois des personnes qui ont participé en tant que danseur, dramaturge, musicien ou technicien à une production. Un jour, vous pouvez par exemple parler avec Wim Opbroeck, le jour suivant avec quelqu'un d'autre que le grand public ne connaît probablement pas parce qu'il travaillait dans les coulisses, mais qui n'en est pas moins intéressant. Les compagnons changent quotidiennement.
-La philosophe Patricia De Martelaere a eu une courte vie, mais son message était : « Cueillez le jour, non seulement quand c'est une rose. Aussi quand c'est un chardon. » C'est en quelque sorte toute l'œuvre d'Alain Platel qui s'y trouve. Capturer la beauté dans l'imperfection.
C'est exactement ce que j'essayais de clarifier à l'instant, chercher les motivations, la force motrice d'Alain Platel. La pertinence de thèmes tels que : la peur et l'incertitude de cette époque, l'individu face au collectif. Ce sont des lignes qui seront certainement aussi visibles dans l'exposition. Il y a souvent de la poésie dans les choses très banales, mais c'est précisément pour cela qu'elles sont très humaines et universelles.
-Vous vous lancez comme commissaire à la recherche du juste équilibre.
Pour moi, c'était un défi entièrement nouveau et agréable car c'était une recherche constante et recevoir des retours du groupe. En tant que commissaire, vous travaillez généralement seul. Ce n'est que plus tard, par la communication et en affinant ici et là, que vous réalisez une exposition. Ici, c'était dès le départ une procréation avec le groupe. C'était une expérience particulière.
-Alain Platel travaille avec des acteurs, danseurs, musiciens et vocalistes formés… mais tout aussi bien avec des amateurs, des enfants et des adultes, des personnes de toutes les cultures et de tous les milieux. Vous connectez en impliquant d'autres artistes.
Oui, j'ai proposé toutes sortes d'artistes dont j'ai pensé qu'ils résonnaient avec le travail des les balles C de la B. C'est entrelacé dans le parcours de l'exposition. Une part importante de l'exposition est aussi le couloir central en haut où Alain Platel lui-même a créé une œuvre. C'est devenu un grand collage avec à la fois des dessins de personnes célèbres et d'artistes qui ont croisé son chemin, ainsi que des dessins et des objets qui lui ont été offerts par des personnes et qui ont réagi de cette manière spécifique à une représentation. Pour lui, ce sont tous des éléments d'égale valeur. C'est pourquoi il les a tous intégrés ensemble dans une installation, très impressionnant à voir.
-Qu'est-ce que vous trouvez de plus remarquable dans son travail ?
Ses représentations m'ont toujours touché par la bienveillance et la clémence. J'ai aussi pu consulter ses cahiers de mise en scène. Quatre-vingt-dix pour cent ne parle pas de danse, de scène ou d'éclairage. Tous ces aspects formels, mais surtout des rencontres avec des personnes, les nombreuses réactions à son travail. Son lien avec le monde et avec beaucoup de personnes et de situations dont il se préoccupe beaucoup en font quelqu'un à admirer.
-Les gens ne voient jamais la même chose. Chacun anticipe à partir de son éducation et perçoit à partir de points de vue différents et d'impulsions cérébrales différentes.
Chacun a un bagage et un sac à dos différents. L'expérience d'une représentation de danse, d'un concert ou d'une visite d'exposition est différente et irremplaçable pour chaque individu. Nous devons largement nous passer d'une large gamme d'activités culturelles en ce moment. Les gens aspirent à cet oxygène pour l'esprit et le cœur. Un individu ne vivra jamais un événement culturel de la même manière que la personne à côté de lui, comme vous le dites. L'expérience, la captation s'accompagne de nombreux facteurs. Même votre humeur, votre disposition ce jour-là colorera l'expérience. Même lors de cette exposition « WHO WANTS TO DANCE WITH ME », chacun interprétera différemment ce qu'il/elle verra. Chaque visite sera de toute façon différente car chaque jour d'autres hôtes/compagnons feront acte de présence. De plusieurs représentations des les ballets C de la B, le décor a été entièrement réassemblé. Il n'y a pas de représentation, mais quelque chose de spécial se produit. Je ne vais pas tout révéler ! Venez regarder et écouter.
- QUOI : Exposition les ballets C de la B « WHO WANTS TO DANCE WITH ME » en collaboration avec STAM
- INTERVIEW : Pierre Muylle
- OÙ & QUAND : Gent – du 1er au 29 mai
- PHOTOS : Portrait Pierre Muylle © Sofie De Backere ; œuvre d'art « Nachtlicht » de Bendt Eyckermans © Courtesy Gallery Sofie Van de Velde ; Image promotionnelle 1 pour l'exposition « Who wants to dance with » © Kurt Van der Elst ; Image promotionnelle 2 pour l'exposition « Who wants to dance with me » © Tessa Daluwein
[embed]https://vimeo.com/530706274[/embed]