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Critiques

Entre mélancolie et feu

W
· 6 min de lecture
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Entre mélancolie et feu

Il existe des compositeurs dont la musique ne se libère jamais complètement du pays qu'ils ont dû quitter. Sergej Rachmaninov (1873-1943) en est un. Lorsque tu écoutes ses Études-Tableaux op. 39, tu n'entends pas simplement neuf caractéristiques virtuoses, mais la voix d'un homme qui sent qu'un monde est sur le point de disparaître. L'opus 39 a été créé en 1916 et 1917, à la veille de la Révolution d'octobre qui allait changer à jamais la vie de Rachmaninov. Cette tension historique semble résonner dans beaucoup de ces pages : ce n'est pas de la musique de salon, c'est une musique qui se défend. Bien que Rachmaninov ait confié à Respighi quelques images derrière des études individuelles lorsque ce dernier a orchestré le cycle, il n'a jamais rendu publiques ces indications programmatiques lui-même. La musique devait finalement parler d'elle-même. C'est cette double couche, entre l'implacabilité technique et un désir presque physique de ce qui est révolu, qui fait de ce cycle l'une des pages les plus exigeantes du répertoire pour piano.

Michele Castaldo, né en 2005 et donc tout au début de sa carrière, s'aventure sur ce disque dans ce territoire ambigu et le fait avec une assurance qu'on ne s'attendrait pas à trouver chez un pianiste de son âge. Ce qui frappe, c'est qu'il ne succombe pas à la tentation de faire de chaque étude une démonstration de force – une tentation qui est grande dans ce répertoire pour beaucoup de pianistes, car la partition elle-même invite au spectacle. Dans l'Allegro agitato d'ouverture, il laisse respirer les arpèges brisés avant de chercher le climax, et quand il arrive, il semble mérité, non imposé. Il y a une claire conscience architecturale dans cette construction.

Notamment dans la deuxième étude, où le motif du Dies Irae – ce spectre qui hante presque toute l'œuvre de Rachmaninov – se niche sous une ligne mélodique raffinée, Castaldo montre un jeu de piano qui écoute : il laisse le deuil murmurer plutôt que crier. Le centre émotionnel du cycle, la cinquième étude (Appassionato), reçoit exactement le bon mélange de feu et de maîtrise. La musique brille sans dérailler ; les accès dramatiques conservent leur direction et leur cohésion, ce qui rend la tension intérieure encore plus grande. Même dans les pages les plus techniquement exigeantes, il opte pour la clarté plutôt que l'effet spectaculaire. Dans la sixième étude, avec ses éruptions menaçantes et le motif redouté du « loup », tu entends non seulement la puissance orchestrale de l'écriture pianistique de Rachmaninov, mais aussi les voix individuelles qui s'y cachent. Son toucher reste généralement rond et substantiel : même dans les passages d'accords les plus lourds, le son conserve un certain courant lyrique.

Sur l'ensemble du cycle, Castaldo convainc surtout par son sens de la cohésion et sa capacité à tenir ensemble les nombreux visages de cette musique. Le feu que Rachmaninov met dans ces pages est clairement présent chez lui, sans que cela n'éclipse l'architecture. Ce n'est que dans les passages les plus puissants que le ton prend parfois une arête légèrement plus tranchante, comme si l'intensité provenait davantage du toucher que de la résonance du son. C'est une nuance dans une prestation par ailleurs impressionnante, surtout pour un pianiste qui en est encore si tôt dans son développement. Les dernières études montrent un autre côté des mêmes qualités. Dans la huitième et surtout la neuvième étude, il montre à nouveau combien convaincante est sa façon de construire la tension et le mouvement. L'épisode de marche final reçoit l'allant et l'énergie dramatique nécessaires ; ici, son approche ardente joue complètement en sa faveur. La musique peut briller, et Castaldo lui confère cet éclat sans perdre la grande ligne de vue.

Après les miniatures concentrées des Études-Tableaux, la perspective se déplace vers la Deuxième Sonate pour piano, opus 36. Rachmaninov a revu ce travail en profondeur en 1931 parce qu'il trouvait la version originale de 1913 trop verbeux. Castaldo choisit la version révisée et met l'accent sur la cohésion cyclique de la sonate : les motifs récurrents deviennent des souvenirs naturels au sein d'une histoire musicale plus grande, ce qui fait que les trois parties fonctionnent comme un ensemble organique unifié.

Castaldo se sent aussi visiblement à l'aise dans la Deuxième Sonate pour piano. La première section, Allegro agitato, possède toute la violence que cette musique demande, mais il maintient continuellement les tensions sous contrôle, ce qui rend les accès dramatiques d'autant plus convaincants. C'est notamment dans le Non allegro qu'il montre ses plus grandes qualités : il capture l'atmosphère introspective, presque figée de cette section médiane avec une naturelle évidence et laisse les mélodies respirer sans jamais perdre la tension. La musique a l'espace pour se déployer lentement, de sorte que l'émotion naît naturellement du son. La dernière section, Allegro molto, fait aussi une grande impression. L'alternance continue entre l'impétuosité et la lyrique aboutit à une finale qui rayonne à la fois de force et de chaleur. Le climax ne semble pas être un triomphe virtuose, mais l'aboutissement naturel d'un développement musical qui a été perceptible tout au long de la sonate.

Comparé aux grandes interprétations historiques – le débordement émotionnel de Horowitz, la rigueur architecturale de Richter ou la richesse colorée raffinée de Lugansky – Castaldo en est à un autre stade de développement. Cette dernière couche d'expérience de vie, où même les silences entre les notes prennent sens, doit encore mûrir davantage. Mais c'est moins un manquement qu'un point de croissance prometteur : cet enregistrement montre un jeune pianiste qui a déjà une maîtrise remarquable de la grande ligne ET du cœur émotionnel de ce répertoire. L'enregistrement lui-même contribue également à la puissance de conviction de cette édition. Le piano est capté naturellement et spatialement, sans réverbération excessive ni sensation de proximité artificielle. Cela permet aux différentes voix de la texture souvent dense de Rachmaninov de rester bien audibles et à la dynamique nuancée de Castaldo d'avoir tout l'espace pour se déployer.

Ce qui rend finalement cet enregistrement si utile, ce n'est pas qu'il essaie de surpasser les références établies, c'est qu'il montre un jeune pianiste qui prend la partition au sérieux et y oppose une vision propre et convaincante. Son sens de la forme, des proportions et de la couleur sonore témoigne d'une maturité musicale remarquable, tandis qu'il y a en même temps encore de la place pour un affinement et un approfondissement ultérieurs. C'est précisément cette combinaison qui rend cet enregistrement si captivant : il ne montre pas un point final achevé, mais un jeune artiste qui non seulement maîtrise un grand héritage musical, mais y trouve aussi lentement sa propre place.

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