De temps en temps, en tant que critique, il faut quitter les sentiers battus et chercher un événement intéressant en dehors du contexte urbain. Je me suis rendu à un concert en l'église de la Sainte Famille de Boven-Lo. Celui qui connaît Louvain connaît peut-être aussi Kessel Lo, mais Boven Lo ? Si, c'est effectivement le territoire de Louvain et l'église se dresse au sommet d'une montagne, sur la Heideberg. Pas la Kesselberg. Parfois, les membres de l'orchestre Entente Cordiale doivent chercher un endroit lointain pour exprimer leur passion. C'est un ensemble amateur anversois qui existe depuis quarante ans. Fondé autrefois par d'anciens membres de l'Orchestre des Jeunes et de la Musique d'Anvers. Ils travaillent sans chef d'orchestre attitré et cette fois c'est Stijn Paredis qui en assurait la direction. « Chez les professionnels, on a parfois l'impression qu'ils viennent faire leur travail et qu'ils pensent déjà à leurs autres loisirs pendant le concert. Chez les amateurs, c'est l'inverse : ils pensent toujours à leur passion et c'est leur hobby », dit Stijn Paredis.
L'ensemble à cordes Entente Cordiale s'était donc installé dans cette banale église de la Sainte Famille du 19e siècle pour un programme de concert intitulé « in alten Stil ». Le chef d'orchestre a accueilli les sympathisants et mélomanes présents et a expliqué ce terme « in alten Stil ». De nombreux compositeurs s'inspirent pour une œuvre ou une autre des caractéristiques stylistiques de leurs illustres prédécesseurs, des suites du baroque. L'ensemble à cordes a présenté trois tels exemples et l'a illustré également par une véritable œuvre du baroque.
Ils ont commencé par Krzysztof Penderecki. N'ayez pas peur en voyant le nom de ce compositeur d'avant-garde polonais. Ses « Drei Stücke im alten Stil », de 1963, constituent effectivement une rupture de style avec l'œuvre pour laquelle il est surtout connu. Les 21 cordes, jeunes et moins jeunes, l'ont joué avec perfection et ont poursuivi avec une œuvre d'Alexander Glazunov : son opus 97. Six variations sur un thème. D'abord bien reconnaissable présenté dans les violons mais ensuite plus varié, en pizzicato et puis jusqu'à devenir presque méconnaissable. Le tout soutenu par les violoncelles et finalement par une contrebasse jouant sombre et grave. Une véritable pièce baroque ne pouvait bien sûr pas manquer. Quel choix approprié de sélectionner ce célèbre Largo du Concerto pour deux violons et cordes de Bach. Deux violonistes au timbre riche ont solistes. Lydia Seymortier, autrefois active à la Philharmonie d'Anvers de l'époque et la Coréenne JeongSun Goo, depuis 2008 concertmaître chez Entente Cordiale. C'était d'une beauté merveilleuse. Enfin, une « Capriol Suite pour cordes » basée sur des danses de la Renaissance. Une œuvre très originale d'un musicologue et journaliste musical britannique qui a écrit ses compositions sous le pseudonyme de Peter Warlock. Cela signifie sorcier, nous a dit le chef d'orchestre. Il nous a fait connaître ce morceau très capricieux, avec beaucoup de frictions entre la mélodie et le rythme. Et le Britannique a même injecté de la folie dans la partition avec des effets sonores aigres, selon Stijn Paredis. Une découverte, ce divertimento ludique de 1926. Tous les six mouvements, de la « basse-danse » à la « pavane » jusqu'aux « mattachins » (anciennes danses rituelles à l'épée) ont été joués par l'ensemble comme dans un tourbillon irrésistible, de l'allegro moderato à l'allegro con brio. C'est impressionnant pour un ensemble amateur qui tourne depuis 40 ans sous une direction variable et avec un noyau stable de cordes.
Un bis n'a pas manqué. Un morceau de « Palladio » de Karl Jenkins, encore un Britannique particulier. Autrefois leader du groupe de pop Soft Machine qui a acquis la célébrité plus tard comme néo-classique avec son « The Armed Man: A Mass for Peace ». Une œuvre qui figurait aussi au programme de cet ensemble à cordes.
En tout cas, ce concert a été une magnifique performance de ce groupe de musiciens amateurs enthousiates, avec expérience orchestrale et sous la direction professionnelle du musicologue et chef d'orchestre Stijn Paredis. Bon choix, projet réussi. J'étais content d'avoir quitté les sentiers battus et j'ai—comme d'habitude quand on le fait—fait des découvertes inattendues.
QUOI : Concert « in alten Stil »
Krzysztof Penderecki, Drei Stücke im alten Stil, (1963) ; Alexander Glazunov, Thème et Variations pour orchestre à cordes, opus 97 ; Johann Sebastian Bach, Largo du Concerto pour deux violons et cordes, BWV 1043 ; Peter Warlock, Capriol Suite pour cordes (1926).
QUI : Ensemble à cordes Entente Cordiale sous la direction de Stijn Paredis.
OÙ : Église de la Sainte Famille, Boven-Lo (Louvain)
QUAND : dimanche 19 mars 2023.