Cette représentation a eu sa première au Zeeland Nazomerfestival en 2022. Le week-end de l'Ascension dernier, elle a pu être vue quatre fois à deSingel. À chaque fois, salle comble.
Le public a clairement pris Sidi Larbi Cherkaoui au cœur. Cet artiste remarquable a réalisé le concept total avec quelques compagnons de route flamands. Pour la mise en scène, l'artiste plasticien Hans Op de Beeck a signé la conception visuelle, le styliste Jan-Jan Van Essche a créé les costumes et Floris De Rycker a composé la musique pour trois solistes et deux musiciens.
Dans cette représentation, Sidi Larbi Cherkaoui prend sa double nationalité comme point de départ. Le politicien néerlandais Biesheuvel dit dans l'un de ses écrits : « Tu nais dans une histoire, tu es jeté dans une époque. » Sidi Larbi Cherkaoui s'est affirmé dans l'artistique. Les arts en général comme compensation, perfection et imperfection, le brut et l'affiné, l'homme qui aspire à la beauté. Tout cela a abouti à une vie richement nuancée avec un éclat sublime. Il s'est immédiatement propulsé vers la première division de la danse contemporaine. Son curriculum est désormais vertigineux.
Réflexion
Un homme qui a des choses fondamentales à dire à partir d'une impulsion autobiographique et intérieure. Une double ascendance : flamande par la mère et marocaine par les gènes de son père, qui est en partie un enrichissement, parfois aussi deux fronts d'orage qui se rencontrent et font tempête dans ta tête. Il a dit une fois dans une interview : « En tant qu'enfant de migrant, tu as immédiatement le sentiment d'être à la fois à la maison et un visiteur. » La vie, c'est transmettre. Des connaissances et du savoir, mais aussi des sentiments, de la chaleur et de la douceur. Il a mis sa double nationalité en confrontation et en dialogue l'une avec l'autre dans une fécondation croisée.
La vie reste grise si tu ne la colores pas. On ne peut certainement pas dire cela de cet artiste. Cherkaoui parcourt la zone grise entre l'ancrage local et le dialogue interculturel. Il met en avant la richesse de ses origines multiculturelles et s'est affranchi des clichés. La scène sert de palais de la mémoire où le passé, le présent et l'avenir se rencontrent dans un manifeste esthétique et philosophique.
Mise en scène
Quand le rideau se lève, tu vois une sorte d'entrepôt raffiné avec des poutres de toit en métal et une lucarne. Une carcasse brute dans laquelle des pièces ont été créées. Les tons gris dominent. À droite, une sorte de nature morte grise et poussiéreuse a été créée avec des accessoires agrandis : une cruche, un gobelet, un chandelier, un livre, un crâne...
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Un groupe de quatorze danseurs venus de tous les horizons (Japon, Amérique, Russie, Ukraine, Congo, Canada, Allemagne, Israël, Belgique…) se présente en noir/blanc avec un pinceau à la main. Ils tracent des lignes dans l'espace sur les magnifiques sons du musicien et luthiste Floris De Rycker et son ensemble Ratas del Viejo Mundo. Le luth, un instrument typiquement flamand dont le prédécesseur est le oud arabe. On danse à deux, en petits groupes de trois ou quatre pour se terminer dans une sorte de ronde. Entre-temps, un homme avec un encensoir traverse la maison pour la bénir et chasser les mauvais esprits.
'Vlaemsch (chez moi)' a quelque chose du pointillisme. Brièvement et fragmentairement, des particularités sont esquissées, la Flandre sous l'emprise de l'Église, les Juifs qui ont trouvé leur place à Anvers, les scouts, Rubens fait son apparition et récite même un petit poème qui rappelle fortement le style et la maîtrise du langage de Guido Gezelle. Au compte-gouttes, de la couleur est apportée aux costumes dans une variété de personnages : une infirmière, un boucher, un soldat, une mariée, une jeune fille piquante, un brasseur…
Dans un lit à baldaquin repose la mater familias, incarnée par la chanteuse Christine Leboutte. Elle est le fil rouge tout au long de la représentation et donne des explications et des commentaires en français et en néerlandais. À mi-parcours, elle s'enfile une armure en tant que Dulle Griet du célèbre tableau de Bruegel. Elle reçoit la compagnie de touristes cyclistes et pédale ferme elle-même sur un home-trainer. Une fécondation croisée sur plusieurs fronts.
En un, deux, trois, une énorme table est dressée. D'abord un carré, peu après, cela devient une longue table rectangulaire. Un tableau est créé qui évoque les images du tableau 'La Dernière Cène'. Sidi Larbi Cherkaoui ne se limite pas à une chorégraphie impressionnante, il travaille toujours avec des attributs dans ses représentations. Ici, c'est des cadres. Tout ce qu'on peut en faire, Sidi Larbi Cherkaoui l'exploite jusqu'aux détails. Il en crée même une Wunderkammer avec des portraits de famille où la mater familias, avec des coups d'épingle, révèle la véritable nature des personnes.
Sidi Larbi Cherkaoui sait captiver et fasciner le public dans une construction parfaite d'intermèdes sérieux, lyriques et comiques. Les danseurs montrent des choses phénoménales comme une poupée de chiffons, une imitation de Charlie Chaplin, un combat de capoeira, il y a aussi une visite touristique. Il communique également que pas moins de 32 % de la population belge a des racines de migration ou une nationalité étrangère.
Comme dans beaucoup de ses représentations, il revient ici à la polyphonie, les différentes voix, douce, puissante, haute, vibrant de manière éthérée, s'enroulant les unes autour des autres. Des sons arabes et africains magnifiques résonnent et libèrent des émotions. Des notes qui vibrent à la même fréquence que les endroits cachés dans ton âme dans une réflexion culturelle. La richesse d'autres cultures. Il y a de la musique ancienne française, un hymne populaire flamand détraqué et le magnifique 'Mijn platte land, mijn Vlaandrenland' à trois voix de Jacques Brel qui entretient une relation d'amour-haine avec la Flandre.
À la fin, les danseurs portent à nouveau leur tenue noire/blanche, tournent autour les uns des autres, se peignent mutuellement dans l'espace. La synergie entre la danse, la musique et le chant est impressionnante. Sidi Larbi Cherkaoui fait une fois de plus la différence entre l'art conceptuel et l'art qui vous saisit simplement par sa force visuelle et son message sous-jacent.